Paul Bocuse à terre : de Lyon à l’Aubrac, ce que je veux préserver

Lyonnais gourmand, le Ventru réagit à la statue de Paul Bocuse dégradée. Entre ses repaires lyonnais et son refuge sur l’Aubrac, il raconte son attachement à la France, à ses savoir-faire et à la transmission.
Paul Bocuse à terre — Le regard du Ventru

La statue de Paul Bocuse dégradée à Lyon me renvoie à ce que j’aime profondément dans mon pays : la cuisine, le travail, la transmission et la recherche de l’excellence. Moi, le Ventru, Lyonnais gourmand qui vient régulièrement se ressourcer sur l’Aubrac, je vois dans cette image une question qui nous concerne tous : quel soin prenons-nous de ce que nous avons reçu ?

Lyon, ma ville et mes repaires gourmands

Moi, on m’appelle le Ventru. J’habite à Lyon. Ceux qui me connaissent ne s’en étonneront pas.

Ses bouchons, ses bouillons, ses halles et ses autres repaires gourmands me donnent suffisamment de raisons d’y rester. J’aime les tables où l’on sert généreusement, les plats qui ont une histoire et les maisons où le métier se reconnaît dès les premières bouchées. Dans cette ville, ma gourmandise a ses habitudes.

Une sauce que l’on finit avec du pain, un plat qui arrive bien chaud, un patron qui connaît sa salle : il m’en faut parfois peu pour être heureux. Mais derrière ces plaisirs simples, je sais tout le travail qu’il y a.

Alors, voir la statue de Paul Bocuse couchée sur le bitume m’a touché.

Le 17 octobre 2026, la statue installée dans l’office de tourisme de la place Bellecour a été sortie et dégradée, tandis que le bâtiment était saccagé et incendié. Le Progrès a rapporté ces faits à Lyon.

Cette photographie, je la regarde avec l’attachement d’un homme à sa ville. Bocuse appartient à cette culture de la table qui m’a donné tant de raisons de l’aimer.

Paul Bocuse et l’héritage de la cuisine française

J’avais déjà raconté ici Paul Bocuse, le coq et cet héritage de cuisine qui m’accompagne jusqu’à Chaudes-Aigues. Une histoire de mémoire, de filiation et de gestes qui continuent à vivre lorsque quelqu’un prend la peine de les transmettre.

Cette fois, le sujet revient dans des circonstances autrement plus tristes.

Derrière la silhouette de Bocuse, je vois un métier. Des années d’apprentissage, une discipline, des gestes répétés jusqu’à devenir justes. Je pense à ceux qui ont appris auprès d’autres, puis ont consacré une partie de leur vie à former les suivants.

Statue de Paul Bocuse vue de face, coiffé de sa haute toque et les bras croisés sur sa veste de cuisinier.
Paul Bocuse, une figure de la cuisine française et de la transmission des savoir-faire.

La cuisine exige cette patience. Il faut préparer, goûter, rectifier, nettoyer, recommencer. Il faut apprendre à travailler ensemble et maintenir son attention jusqu’à la dernière assiette.

Le client reçoit un plat. Toute une chaîne de travail l’a rendu possible.

C’est cela que je respecte profondément. Et c’est à cela que me fait penser le nom de Bocuse.

La recherche de l’excellence, une signature française

J’aime profondément la France.

Je l’aime dans ses paysages, ses villes, ses villages et ses façons de recevoir. Je l’aime à travers les personnes qui connaissent leur métier et prennent encore le temps de l’exercer correctement.

Pour moi, la recherche de l’excellence est une signature française.

Je la reconnais dans une cuisine, chez un artisan, dans le travail d’un producteur. Elle commence avec cette conviction très simple : ce que l’on fait mérite d’être bien fait.

L’excellence peut tenir dans un plat modeste. Une cuisson précise, un produit respecté, un assaisonnement juste. Elle se mesure aussi à la régularité : apporter le même soin un jour de fatigue, lorsque le service se complique ou que personne ne regarde.

Cette exigence fait partie des valeurs que j’associe à mon pays. Avec le travail, la générosité, la responsabilité et le désir de transmettre.

Un savoir-faire reçu nous engage. À nous de l’entretenir, de le faire évoluer et de donner à d’autres les moyens de s’en emparer.

Derrière les dégradations, ceux qui devront reconstruire

Dans sa lettre ouverte relayée par LyonMag, Jérôme Bocuse exprime sa colère. Il parle de son père, mais aussi des commerçants, des artisans et des familles confrontés aux destructions.

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Paul Bocuse à terre : préserver un héritage de cuisine, d’excellence et de transmission. Le regard du Ventru.

Ce passage me touche particulièrement.

Une devanture, pour celui qui passe, c’est une enseigne et une vitrine. Pour celui qui ouvre chaque matin, c’est parfois vingt ans de sa vie. Ce sont des engagements, des salaires, des économies investies, des dimanches au travail et des inquiétudes que les clients ne voient pas.

Les dégâts continuent de peser lorsque les images ont disparu de l’actualité.

Il faut déblayer, faire les démarches, attendre les réponses, trouver des solutions. Il faut rassurer les salariés et se demander quand on pourra rouvrir.

La colère sociale mérite d’être entendue. Manifester et demander des comptes sont des droits. Détruire l’outil de travail d’un autre lui impose une épreuve supplémentaire, sans résoudre ses difficultés ni celles des autres.

Je pense à ceux qui devront recommencer. Leur courage mérite un soutien concret, bien au-delà de quelques mots de circonstance.

L’Aubrac, mon refuge loin de la folie des hommes

Quand j’ai besoin de reprendre souffle, je quitte Lyon pour l’Aubrac.

J’y viens souvent. J’y retrouve de l’espace, des horizons ouverts et ce calme qui finit par descendre en vous. Mon appétit, lui, fait très bien le voyage. Il sait qu’il trouvera de quoi s’occuper.

Chaudes-Aigues est l’une de ces haltes où j’aime prendre le temps de vivre. Je retrouve le village, ses eaux chaudes, les promenades et le plaisir de m’installer à table sans regarder constamment l’heure.

Ma gourmandise, elle, ne prend pas de vacances. J’ai aussi mes habitudes et mes repères pour savoir où manger à Chaudes-Aigues. Une table accueillante, un produit respecté, une cuisine qui connaît son pays : cela participe pleinement à ce que je viens retrouver ici.

Et je m’y sens en sécurité.

Ce sentiment compte énormément. Pouvoir marcher tranquillement, s’attarder, profiter d’une soirée et se laisser accueillir : ce sont des bonheurs auxquels je tiens.

L’Aubrac est pour moi un havre de paix, loin de la folie des hommes.

Je parle de ce que j’y éprouve, à chaque retour. Une confiance retrouvée, une tension qui retombe, le plaisir d’être là.

Je sais aussi que ce territoire demande beaucoup à ceux qui y vivent. Le calme du visiteur repose sur le travail quotidien des habitants : ceux qui entretiennent les paysages, tiennent les commerces, font vivre les fermes et ouvrent leurs maisons.

Cette paix mérite elle aussi notre attention. Elle tient à des lieux, mais également à des comportements : se respecter, prendre soin de ce qui nous entoure et laisser aux autres la possibilité de vivre tranquillement.

Préserver les lieux, faire vivre les métiers

Entre Lyon et l’Aubrac, je retrouve deux parts de cette France que j’aime.

À Lyon, mes habitudes gourmandes et cette culture du métier qui me retient à table. Sur l’Aubrac, les paysages, les rencontres et la tranquillité que je viens chercher.

La transmission les relie.

Elle passe par une recette montrée à un jeune cuisinier, un commerce repris, une ferme qui poursuit son activité. Elle demande du temps, de la confiance et des personnes prêtes à s’engager.

C’est pourquoi l’habitude du saccage m’inquiète. Je redoute le moment où l’on ne s’étonnerait même plus, où l’on demanderait simplement aux victimes de réparer et de passer à la suite.

Nous devons pouvoir attendre davantage : la protection des personnes et des lieux, des responsabilités établies et une attention réelle à ceux qui ont subi les dégâts.

Il faut aussi continuer à soutenir ce qui vit. Fréquenter les commerces, reconnaître le travail bien fait, encourager les vocations. Donner à ceux qui construisent des raisons de poursuivre.

Ce que je veux continuer à transmettre

Je resterai ce Ventru qui pousse une porte avec l’espoir de bien manger et ressort heureux d’avoir rencontré une maison qui tient ses promesses.

Mais ma gourmandise m’a appris à regarder au-delà de l’assiette. À reconnaître le travail, à m’intéresser aux personnes, à comprendre ce qu’une table raconte d’un territoire.

Voilà pourquoi cette statue à terre me touche autant.

J’y pense depuis Lyon. J’y penserai encore sur les routes de l’Aubrac, dans ce pays où je viens retrouver la paix.

J’aime la France pour ce qu’elle a su créer et pour ce que tant de femmes et d’hommes continuent d’y accomplir. Je tiens à ses savoir-faire, à sa générosité et à cette recherche de l’excellence qui me rend fier.

Ce que nous avons reçu mérite que nous en prenions soin.

Ce que nous savons mérite d’être transmis.

Et ceux qui construisent méritent que nous soyons à leurs côtés.

Le Ventru

Le Ventru guide gourmand des restaurants autour de Chaudes-Aigues
Le mot du Ventru
Je parcours les routes de l’Aubrac et du Cantal à la recherche des maisons où l’on mange sérieusement. Pas pour distribuer des étoiles, mais pour raconter les tables qui méritent qu’on s’y arrête.
Paul Bocuse à terre — Le regard du Ventru
Le Ventru consultant une carte du plateau de l’Aubrac
L'auteur
Le Ventru

Testeur incognito et amoureux des vraies tables. Il sillonne les routes du Cantal, de l’Aveyron et de la Lozère en 2CV pour dénicher les adresses qui respectent le terroir et les clients.

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